[..]Nous devons modifier nos méthodes pédagogiques de façon à inculquer aux enfants un mode de pensées scientifiques au lieu du mode de pensée technique qui prévaut actuellement : en d’autres termes, nous devons encourager le développement de l’esprit critique, de l’objectivité, de l’acceptation de la réalité, et promouvoir une conception de la vérité qui ne soit pas sujette à caution et dont la valeur puisse être reconnu universellement. Si les nations civilisées réussissent à faire naître chez les jeunes générations une tournure d’esprit véritablement scientifique, un grand pas en avant aura été accompli dans la lutte contre le narcissisme. Sous cet angle, il serait également important d’inclure dans les programmes scolaires l’étude de la philosophie humaniste et de l’anthropologie. Nous ne devons pas nous attendre à ce que les différences d’opinions et de religion entre les hommes s’effacent complètement. A vrai dire, ce ne serait même pas souhaitable dans la mesure où la victoire d’un système de pensée se présentant comme le seul “orthodoxe” risquerait de déboucher une nouvelle fois sur une régression narcissique. Toutefois cela ne change rien au fait qu’il existe malgré tout un credo et une mentalité humanistes universels. Ce credo, c’est que chaque individu porte en lui tous les attributs de la nature humaine, que la “condition humaine” est toujours et partout la même, en depit des differences inéluctables qui existent entre les individus sur le plan de l’intelligence, du talent, de la taille ou de la couleur. Quant à la mentalité humaniste, elle consiste à avoir le sentiment que “rien de ce qui est humain ne m’est étranger”, que “je suis toi”, que chaque être humain peut comprendre son prochain parce que tous les deux partagent la même expérience de la vie. Cette mentalité humaniste ne peut se développer pleinement que si nous élargissons notre champ de conscience. Généralement, nous n’avons conscience en effet que de ce dont la société à laquelle nous appartenons nous permet d’avoir conscience, et nous refoulons tous les éléments qui ne cadrent pas avec ce tableau. De la vient que notre conscience représente essentiellement la société et la culture dans laquelle nous vivons, tandis que notre inconscient représente l’homme universel au sein de chacun de nous.
L’élargissement de sa conscience de soi, en projetant une certaine clarté sur le sphère de l’inconscient social, permettra à l’être humain de découvrir en lui même tous les aspects de la nature humaine ; il sentira qu’il est à la fois un pêcheur et un saint, un enfant et un adulte, un fou et un être sain d’esprit, un homme du passé et une créature de l’avenir – il s’apercevra qu’il porte en lui tout ce que l’humanite a ete et tout ce qu’elle deviendra un jour.
Je suis persuadé quant à moi que si toutes les religions et tous les systèmes politiques et philosophiques qui revendiquent l’épithète d’humanistes s’attachaient à faire revivre les traditions humanistes, un immense progrès serait accompli vers la réalisation de l’objectif le plus important que l’homme puisse se fixer aujourd’hui – développer pleinement ses facultés spécifiquement humaines.
Toutes ces observations n’ont pas pour but de donner à penser que, comme le croyaient les humanistes de la Renaissance, l’enseignement à lui seul peut constituer le facteur décisif dans la mise en pratique des idéaux humanistes. Le développement de l’instruction ne pourra porter tous ces fruits que s’il s’accompagne d’un changement dans les conditions sociales, économiques et politiques les plus fondamentales : si l’industrialisme bureaucratique cède la place à un industrialisme humaniste et socialiste, si la centralisation est abandonnée au profit de la décentralisation, si l’homme de l’organisation s’efface devant le citoyen actif et responsable, si tous les Etats acceptent de se dessaisir de leur souveraineté nationale au profit de la race humaine et des organismes dont elle sera dotée, si les nations “possédantes” collaborent avec les nations “indigentes” pour développer les moyens de production de ces dernières, si tous les pays du monde réduisent leurs armements et consacrent leur ressources matérielles dont ils disposent à des tâches constructives. Le désarmement universels est également indispensable pour une autre raison : si le bloc occidental vit dans la terreur d’être totalement anéanti par le bloc sovietique et vice versa, et si par ailleurs le reste de l’humanité vit dans celle d’être anéanti par les deux blocs, le narcissisme collectif ne peut certes pas décroître. L’homme ne peut devenir pleinement humain que si rien dans le monde ou il vit ne lui interdit d’espérer qu’il sera encore vivant l’année suivante et pendant de nombreuses années encore.
Erich Fromm – Le coeur de l’homme 1964
(1979 pour la traduction FR)
Dans Le Cœur de l’homme, Erich Fromm démontre que le narcissisme, qu’il soit individuel ou collectif, nous enferme dans le déni de la réalité et nous expose à la manipulation.
Pour s’en extraire et conserver notre “souplesse intellectuelle“, notre ouverture au monde, il est indispensable de développer un esprit critique, rationnel et scientifique, notamment par l’étude de l’anthropologie et de la philosophie.
Cette quête d’objectivité ne doit toutefois pas ériger de vérité absolue : imposer un système de pensée unique et orthodoxe provoquerait inévitablement une régression vers une nouvelle forme de narcissisme